Le livre qui n'a pas de date,
et celui qui se trompe de jour

Deux romans, deux façons d'échapper au calendrier — et une seule règle pour les suivre : le livre fait foi.

Bookatomy relève la chronologie de chaque livre. Pas les dates de publication ni celles des manuels d'histoire : les dates du récit. À quel moment sommes-nous, à cette page précise ? Le lecteur ouvre une ligne du temps qui n'avance qu'avec lui, et qui ne lui révèle jamais un jour qu'il n'a pas encore lu.

Sur La Machine à explorer le temps de H. G. Wells, cette ligne du temps est vide.

Le premier réflexe est de soupçonner la machine. On a donc regardé le texte. Puis, chez Jules Verne, on est allé voir le cas exactement inverse — un roman bardé de dates, dont deux se contredisent.

Ce que Wells n'écrit pas

Dix-sept chapitres, trois cent soixante-deux paragraphes. Passés au peigne :

  • aucun nom de mois — pas un janvier, pas un octobre ;
  • aucun millésime situant le monde d'où part l'Explorateur, ni 1895, ni 1898, ni rien entre les deux ;
  • huit occurrences de jour de semaine, et ce sont toujours les deux mêmes : jeudi et vendredi.

Le jeudi n'est pas une date, c'est une habitude. C'est le soir où les invités reviennent dîner à Richmond : « de même aussi jeudi dernier ; et le jeudi d'avant et ainsi de suite. » Le récit-cadre tourne sur une semaine qui recommence, et Wells se garde bien de dire laquelle.

Le plus troublant est ailleurs. Ce livre sans année est précis à l'heure près. Il est midi quand l'Explorateur atteint le Palais de Porcelaine Verte ; huit ou neuf heures du matin quand il retrouve son siège de métal jaune ; et la soirée du retour se referme sur une réplique de Journaliste qui regarde sa montre : « Diable ! mais il est une heure moins le quart. » On sait l'heure qu'il est. On ne saura jamais le jour.

Et quand, une seule fois, le récit a besoin d'une date pour tenir debout — la preuve que le voyageur est bien rentré chez lui, au bon moment —, Wells la montre sans la dire. Sur la table près de la porte, l'Explorateur aperçoit un journal « qui était bien daté d'aujourd'hui ». Le seul objet du livre dont la fonction entière est de porter une date la garde pour lui.

Ce qu'il écrit à la place

Le livre porte pourtant une date, une seule, et elle est parfaitement explicite. Elle n'est pas écrite en chiffres mais en toutes lettres, et elle arrive comme une évidence qu'on aurait oublié de mentionner :

« Je résolus de gravir, à un mille et demi de là, le sommet de la colline, d'où je pourrais jeter un coup d'œil plus étendu sur cette partie de notre planète en l'an de grâce huit cent deux mille sept cent un, car telle était, comme j'aurais dû le dire déjà, la date qu'indiquaient les petits cadrans de ma machine. » H. G. Wells — La Machine à explorer le temps
802 701

Elle revient trois fois, aux chapitres VI, VIII et XIII : c'est la date de l'action principale, celle des Élois et des Morlocks, les deux tiers du livre.

Un seul autre repère lui répond, tout au bout — le rivage de la fin, à « plus de trente millions d'années d'ici », sous un soleil rouge qui a mangé un dixième du ciel.

Wells n'a pas omis de dater son livre. Il a daté le seul moment qui l'intéressait, et laissé l'autre — le nôtre, le salon, les fauteuils, le vin dans les verres — dans un présent volontairement anonyme. Le voyageur part de nulle part dans le temps pour arriver quelque part de très exact. C'est tout le sujet du roman, inscrit dans sa typographie.

Là où le calendrier s'arrête

Reste un détail technique, et il est joli.

Notre chronologie normalise chaque date au format ISO : 1872, 1872-10, 1872-10-02. C'est ce qui permet d'ordonner un récit, de le comparer, de l'afficher sur un axe. Le profil que le pipeline et l'application ont en commun tient l'année sur quatre chiffres. L'an 802 701 en demande six.

ISO 8601 prévoit pourtant une écriture étendue pour les années longues — mais uniquement par accord préalable entre les parties, ce qu'un format d'échange ne peut justement pas présumer. Et l'accord ne suffirait pas : le type date de Python s'arrête à l'an 9999, celui de Dart à l'an 275 760. Aucun des deux ne sait porter 802 701.

Autrement dit : le livre le plus précisément daté du corpus est celui dont la date ne rentre pas dans le calendrier. Un roman de 1895 fait déborder une norme de 1988. Il n'y a pas de bug — il y a un lecteur qui a voyagé plus loin que nos outils ne savent le suivre.

Pourquoi on laisse la ligne vide

Il aurait été facile de meubler. « Fin du XIXe siècle » traînait dans nos données d'analyse, et l'ancrer aurait rempli l'écran d'une ligne du temps convenable, avec un joli dégradé victorien.

Nous ne l'avons pas fait, pour la raison qui gouverne tout le reste : le livre fait foi. Ce qui n'est pas dans le texte n'a pas à apparaître dans l'application. « Fin du XIXe siècle » est une déduction raisonnable — les lampes à incandescence en forme de lis d'argent, le journal du soir, les invités du jeudi — mais c'est notre déduction, pas la phrase de Wells. Une date inventée pour éviter une case vide serait exactement ce que nous refusons partout ailleurs : un décor plaqué sur une œuvre qui ne l'a pas demandé.

Alors la ligne du temps de La Machine à explorer le temps reste vide, et c'est peut-être la plus honnête du catalogue. Un roman où le temps n'est pas le décor mais le personnage principal, et qui refuse jusqu'au bout de se laisser dater.

Il ne laisse qu'une preuve, et elle n'a pas d'âge : deux fleurs blanches rapportées d'un monde mort, « recroquevillées maintenant, brunies, sèches et fragiles ».

Le cas inverse : Jules Verne se trompe de jour

Prenez maintenant Le Tour du monde en quatre-vingts jours. C'est l'exact opposé : quatre-vingt-dix-neuf paragraphes portent une date, et sur quatre-vingt-quatre d'entre eux on sait au jour près où l'on se trouve. Phileas Fogg tient un carnet, le récit tient un horaire, et le lecteur peut suivre la ligne du temps heure par heure de Londres à Londres.

Un roman aussi minuté devrait être sans surprise. Il en réserve deux, et elles sont de nature très différente.

La première est une erreur. Au chapitre III, le vol qui va coller aux basques de Fogg pendant tout le livre est daté trois fois, sans ambiguïté :

« Le fait dont il était question […] s'était accompli trois jours auparavant, le 29 septembre. Une liasse de bank-notes, formant l'énorme somme de cinquante-cinq mille livres, avait été prise sur la tablette du caissier principal de la Banque d'Angleterre. » Chapitre III

Seize chapitres plus loin, l'inspecteur Fix expose l'affaire — et change de jour :

« Le 28 septembre dernier, un vol de cinquante-cinq mille livres a été commis à la Banque d'Angleterre par un individu dont le signalement a pu être relevé. » Chapitre XIX
29 septembre
Chapitre III
28 septembre
Chapitre XIX

Le même vol, la même somme, deux dates.

Et le plus intéressant est qu'on ne peut pas trancher, parce que chacune se défend à sa manière.

Le chapitre III est d'accord avec son propre calcul : « trois jours auparavant », depuis le 2 octobre, donne bien le 29. Mais le 29 septembre 1872 tombait un dimanche — et le récit fait sonner ce jour-là « à cinq heures la fermeture des bureaux » de la Banque d'Angleterre, avec un caissier à son guichet. Le 28 était un samedi. La date de Fix est donc la seule vraisemblable, et celle du chapitre III la seule cohérente avec l'arithmétique qui l'entoure. Pour le reste, le calendrier de Verne est impeccable : le 2 octobre 1872 était bien un mercredi, le 20 décembre un vendredi et le 21 un samedi, exactement comme le livre l'écrit. Il compte juste partout — il se trompe sur ce seul vol, et on ne sait même pas de quel côté.

Notre chronologie, elle, relit avec un calendrier à la main. Elle a donc vu les deux, et elle a gardé les deux1872-09-29 au chapitre III, 1872-09-28 au chapitre XIX, côte à côte, sans arbitrage. Aucune moyenne, aucune correction silencieuse, aucun « le second est sûrement une coquille ». Ce n'est pas de la paresse : aucune règle automatique ne pouvait départager ce cas, et la plus évidente d'entre elles — garder la première mention — aurait justement retenu la moins vraisemblable. Une machine qui se met à corriger un livre ne s'arrête jamais au bon endroit, et le lecteur n'a aucun moyen de savoir ce qu'on a réécrit pour lui. Si Verne s'est trompé, c'est à vous de le remarquer — nous vous en donnons juste les moyens.

Au passage, le même chapitre III montre bien ce que la chronologie sépare : la mention du vol est datée du 29 septembre, mais le curseur du récit, lui, reste au 2 octobre — le jour où l'on en parle au Reform-Club. Là où l'on est n'est pas ce dont on parle.

La seconde n'est pas une erreur : c'est le livre entier. Fogg rentre à Londres persuadé d'avoir perdu, avec un jour de retard. Il n'en a pas.

« Comment se croyait-il au samedi soir, 21 décembre, quand il débarqua à Londres, alors qu'il n'était qu'au vendredi, 20 décembre, soixante-dix-neuf jours seulement après son départ ? » Jules Verne — Le Tour du monde en quatre-vingts jours

Le voyage vers l'est lui a fait gagner vingt-quatre heures, une minute à la fois, sans qu'il s'en aperçoive. Dans nos données, ce paragraphe porte donc deux dates pour un seul et même instant : le 21 décembre en mention — ce que Fogg croit —, le 20 décembre en récit — ce qui est. Et la ligne du temps fait alors la seule chose qu'une ligne du temps n'est pas censée faire : elle recule d'un jour.

C'est exactement ce qu'il fallait. Corriger ce recul, l'aplatir pour que la courbe monte proprement, aurait supprimé la chute du roman.

La règle

Le livre fait foi

Deux silences, une seule règle

Wells ne dit rien et Verne se contredit ; dans les deux cas, la tentation est la même — combler, harmoniser, rendre présentable. Et dans les deux cas la réponse est la même : le texte a le dernier mot. Une case vide chez Wells, deux dates qui s'excluent chez Verne, une ligne du temps qui repart en arrière à la dernière page : ce ne sont pas des défauts de l'extraction, ce sont les livres tels qu'ils sont écrits.

Nous préférons vous les donner ainsi.

Entrez dans le livre.

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